L’état de la presse au Mali : Entre une asphyxie volontaire des autorités et le règne liberticide des prédateurs

L’état de la presse au Mali : Entre une asphyxie volontaire des autorités et le règne liberticide des prédateurs

La Journée internationale de la liberté de la presse a été célébrée dans le monde le mardi 3 mai 2022 sur le thème : «Le journalisme sous l’emprise du numérique». L’objectif était de mettre en lumière les multiples façons par lesquelles les développements récents en matière de surveillance par des acteurs étatiques et non étatiques ainsi que la collecte du big data et l’intelligence artificielle (IA) ont un impact sur le journalisme, la liberté d’expression et la vie privée. Un événement célébré dans un contexte où la presse malienne, notamment les organes de presse écrite, est à l’agonie. Et cela parce qu’elle est presque volontairement asphyxiée par des autorités qui on jeté leur dévolu sur des médias de propagande pour soutenir leur vision populiste et des vidéastes portés sur le sensationnel au mépris de l’éthique et de la déontologie. Que nous réserve aujourd’hui le pouls de la presse malienne ? «Kôrô (grand frère) prenez vos places dans la presse… Il y a trop de désordre dans la profession» ! Le cri de détresse est d’un jeune frère dont nous avons décidé de taire le nom. Et cela parce que c’était une conversation entre confrères qui s’estiment et se respectent. Sinon nous savons qu’il est quelqu’un qui a aussi toujours assumé ses opinions et ses convictions. Notre place ? En avons-nous réellement dans cette profession qui ne cesse de pourrir par la tête ; dans ce secteur où la cupidité, l’hypocrisie et la méchanceté gratuites dominent toutes les valeurs ? Non ! Nous n’avons pas notre place aux côtés de ceux qui sont célébrés aujourd’hui en «journalistes modèles» et qui ne peuvent que naturellement détester les confrères qui refusent d’entrer dans le système tout en n’ayant pas leurs langues dans la poche. Tout est aujourd’hui cupidité et hypocrisie dans ce milieu où nos aînés ont foutu le bordel en tolérant n’importe quoi, pourvu que cela n’affecte pas leur business. Nous n’avons pas notre place, nous les «aigris» et les «idéalistes» dont la fréquentation est fortement déconseillée par ceux qui font la pluie et le beau temps du métier aujourd’hui. Nous pouvons aisément passer pour des aigris avec nos vieilles motos (pour ne pas passer de services en services quémander des bons d’essence) et vivant toujours à l’étroit en location avec une famille nombreuse. Sauf que nous savourons un autre bonheur qui est un fruit défendu à la majorité d’entre eux : celui de se regarder sans crainte tous les matins dans le miroir de la conscience tranquille, de l’honneur et de la dignité ! D’ailleurs, qu’est-ce que nous pouvons changer dans l’exercice de ce métier dans lequel nous sommes considérés comme des «empêcheurs de tourner en rond», des pestiférés ? La Convention collective est indispensable à l’émergence d’une presse professionnelle Novice, nous nous souvenons avoir été invité à une rencontre sur la Convention collective initiée par une organisation internationale. La position défendue (mettre les patrons de presse, l’Etat et des journalistes de circonstance dos-à-dos) a fait que nous avons été tenu à l’écart de la suite des échanges qui n’ont d’ailleurs finalement abouti à rien. Et en la matière, notre conviction n’a pas changé : Ni les patrons de presse, ni ceux qui sont entrés dans le métier parce que désœuvrés, ni l’Etat n’ont intérêt à l’élaboration et à la mise en œuvre de cette convention qui est pourtant une condition sine qua non de la professionnalisation du secteur par une meilleure organisation. Rares sont par exemple les organes qui vont survivre à une convention et de nombreux «journalistes» risquent de se retrouver sur la paille. Au niveau de la presse écrite par exemple, si on applique les principes généraux d’une convention standard, à peine si 30 % des organes actuels vont y survivre. Et l’Etat a visiblement intérêt à ce que la presse reste alimentaire, donc à la merci des hommes politiques et des cols blancs de l’économie nationale. Sans vouloir invectiver qui que ce soit, nos aînés ont une grande responsabilité dans la situation actuelle de nos médias. Ils étaient nombreux à murmurer à l’oreille des présidents Alpha Oumar Konaré et feu Amadou Toumani Touré. Autrement, ils étaient assez influents pour les conseiller et obtenir d’eux une meilleure organisation de la presse nationale afin de prévenir la pagaille actuelle. Mais, ils ont plutôt pensé à leur confort personnel qu’à l’avenir du métier. Autant que l’Etat, ils avaient certainement intérêt à ce que les choses restent comme telles afin de conforter leur statut de «patrons de presse» et continuer à avoir la main mise sur les médias. Des pratiques condamnables pour arrondir les fins de mois Avec des salaires de misère (s’ils existent même) rarement payés à temps, ils ont poussé les agents à mettre l’argent devant l’éthique et la déontologie. Ils ont ainsi clochardisé le métier en faisant des activités professionnelles des sources de gain. C’est ainsi que «les frais» de couverture ou les fameux «frais de déplacement» sont presque passés de compléments de salaires à la rémunération. Des reporters calculs aujourd’hui leurs revenus mensuels en terme du nombre d’activités à couvrir par jour, par semaine… Certains n’hésitent pas ainsi à recourir à des pratiques condamnables comme le chantage pour arrondir ces revenus. Et certains sont prêts à faire des scandales pour avoir ces frais de déplacement, invités ou non par les organisateurs. L’année dernière (juin 2021) nous avions eu tellement honte lors d’un atelier sur les politiques nationales de lutte contre les drogues en Afrique de l’ouest organisé par une ONG au ministère de la Sécurité et de la Protection civile. Il avait été demandé aux organes invités de se munir d’une facture en bonne et due forme avec un montant convenu. Mais, comme d’habitude, les journalistes qui n’étaient pas invités étaient plus nombreux que ceux qui l’étaient. Là où le bât blesse réellement, c’est qu’ils exigeaient d’être payés au même titre que les médias partenaires de la rencontre. C’est à peine si certains n’ont pas agressé la jeune dame chargée de payer la presse parce qu’elle leur avait dit qu’elle ne pouvait rien pour eux sans les instructions de son chef. Elle leur a juste demandé d’aller voir ce dernier pour lui expliquer leur problème. Au finish, il ne fallait pas voir certains sourire au vent parce que finalement les organisateurs avaient décidé de donner 5 000 F Cfa à chaque journaliste non invité. Un sacrifice consenti pour ne pas se retrouver vilipendés dans des colonnes ou sur des antennes… Pis, ils sont nombreux à couvrir de nombreuses activités sans pour autant qu’elles fassent l’objet d’un traitement dans leurs organes, sur leurs antennes… «Dans un paysage médiatique encombré où la presse écrite est souvent à un niveau de simple survie, la recherche effrénée du sensationnel, mais aussi la corruption et le chantage deviennent facilement une réalité. La multiplication de plumes mercenaires est aujourd’hui un phénomène que l’on constate malheureusement et qui va de pair avec une perte générale de qualité», rappelait récemment Souleymane Bachir Diagne (Professeur de philosophie et de français à l’université Columbia, aux Etats-Unis) dans «Africultures» (N°71/2007). Quant l’argent écrase la passion du métier Et d’ajouter, «aujourd’hui, sauf exceptions rares, il est difficile de trouver chez les plus jeunes la même exigence déontologique que chez les pionniers, la même patience pour donner une information fiable et fondée et aussi d’ailleurs, il faut l’ajouter, le même niveau de langue. Il faut dire que des journalistes autoproclamés sont nombreux à faire de cette profession, essentielle à la démocratie, une nuit où tous les chats sont gris». Dans les écoles de journalisme, l’une des premières choses qu’on nous enseigne, c’est qu’on ne devient pas journaliste pour s’enrichir… C’est plutôt pour défendre des convictions, des causes nobles… Quand on est «motivé» par la fortune on se soucie difficilement de ce qu’on écrit. Et c’est quand on se soucie de ce qu’on écrit, qu’on peut résister à la tentation de céder à certaines pratiques qui ont totalement détourné aujourd’hui la presse malienne de ses missions et de ses fonctions fondamentales. C’est aussi ce souci de ce qu’on écrit qui fait la différence entre les professionnels et les mercenaires de la plume ou du micro. Malheureusement, personne ne veut visiblement de ce journaliste qui fait preuve de professionnalisme. Ici, quand on ne parvient pas à vous manipuler, on cherche à vous faire taire par tous les moyens, à vous brimer, à vous briser. Discriminé, stigmatisé, il est écrasé sans état d’âme avec la complicité de ses propres confrères et consœurs. De nos jours, on se voile la face en parlant de refondation et de redynamisation du processus démocratique en bouchant tous les chemins conduisant à la professionnalisation des médias nationaux. La presse ne peut réellement être le 4e pouvoir dans une démocratie que si elle est réellement professionnelle, c’est-à-dire quand la référence à l’éthique et à la déontologie devient la règle générale et non l’exception. Tant que ce ne sera pas le cas, la presse demeurera un outil de propagande politique ; un outil de manipulation socioéconomique contrôlé par les plus offrants. C’est pourquoi nous avons choisi de nous battre ; de nous battre pour nos convictions avec nos idées et notre plume. Autant nous nous battons contre les mauvaises pratiques qui condamnent le peuple malien à la précarité, à la misère… ; autant nous ne cesseront de dénoncer les tares qui empêchent la presse malienne d’être réellement professionnelle. Nous ne pouvons pas d’ailleurs nous dérober à ce combat malgré ce sentiment décourageant de prêcher dans le désert. Le continuer n’est pas un choix, mais un devoir. Et cela d’autant plus qu’on ne peut pas compter sur les faîtières qui seront difficiles à extraire des griffes des mafieux dont les actes liberticides et salissants sont couverts par l’omerta des adhérents qui y trouvent leurs comptes. Nous n’allons pas nous dérober parce que nous rêvons de voir des médias qui contribuent à l’édification d’une réelle opinion publique, qui seule garantit la pérennité des démocraties. Et cela en remplissant simplement leur mission : informer juste, vrai et large. Une opinion publique véritable : voilà la clef. Mais, nous avons bien écrit : nous rêvons ! Moussa Bolly